Librement inspirée de faits existants ou ayant existé lors
d’une première séance… Aline B.
Dimanche d’octobre, 9 heures 45 au 15 rue St Jacques, disons
15 minutes avant elles, en gros, ou eux, sait on jamais…Un homme ou
deux ? Sais pas, pas encore,
pas réveillée, pas eu le temps d’étudier la liste de l’équipage, mal sortie du
lit, pas du matin, et moins encore ce matin là, d’Octobre gris qui bruine avec
métros pas plus alertes que moi.
Trouver les filtres, le café, vérifier l’état de la
cafetière, verser la poudre du dit café dans le dit filtre. Trop ? Il faut
ça. Verser l’eau, beaucoup, dans la grande chose à café qui tient la journée
même avec 12 caféïnomanes écrivants. Allumer les lumières, poser mes
dictionnaires, les feuilles A4 en petits tas sur la table, en agrafer un, de
petit tas, à ma place, et rouler le fauteuil haut de bureau devant mon bout de
table, d’où je pourrai si la magie opère, conduire, emmener… Le petit bloc A4
agrafé donc, et le stylo encre qui glisse bien, et autres stylos au cas où,
pour tout à l’heure écrire aussi vite qu’ils disent, lisent. Disposer les
madeleines, parce que ça rassure -
me rassure ?- les gâteaux à souvenirs, et autres Chamonix, chocolats,
régressifs, si jamais je ne suis pas « bonne », pas assez en éveil,
s’ils sont angoissés, hostiles un peu.
Avant, il va falloir parler, d’abord parler. Café. Il me
faut du café. Il est trop tôt. Suis une parleuse du soir, moi. Parler pour
ouvrir la voie, inviter à bord, commencer le voyage. Il va falloir les
rassurer, les embarquer, réveiller leur désir, leur souffle, leur souffler
l’élan.
9 heures 55. Elles sont cinq, arrivées en grappe, déjà
posées autour de la table. Nous devrions être 11.
«- Oui ! C’est bien ici… Bonjour…Vous êtes
arrivées…Je suis A …Vous êtes ? Isabelle ? Isabelle
comment ? Vous êtes deux Isabelle sur ma liste…d’accord…vous êtes bien
inscrite…Un café ? Plutôt un thé ? Oui, tout à fait possible. Je vais
faire chauffer l’eau. Installez vous…Bonjour ! Oui ! C’est bien
ici…Je suis A…Un café ? Vous êtes ? Sarah ?…Je n’ai pas de Sarah sur ma…Ah !...Marie
Joëlle ? Vous êtes inscrite sous ce prénom là…d’accord…Marie Joëlle est
bien sur…Un café ?...Je disais : Je vous sers un café ?...Un
thé ? Décidément…oui…l’eau chauffe. »
En fait, je suis tout à fait mûre pour servir dans un
bar…peut être que ce serait plus simple…Personne à emmener plus haut que soi.
Juste désaltérer et basta !
Il est 10 heures. Elles sont 8, assises autour de la grande
table, devant leur tasse. Certaines remplissent leur chèque. « Oui…C’est
bien si l’on peut régler cela le premier jour…oui, trois chèques…Oui, un seul
sera retiré dans le mois…Dix chèques ? Il faut voir... Appelez le
secrétariat peut être ?…De combien les chèques ?...Heu…Vous divisez
par trois en fait, et vous soustrayez les arrhes…Des toilettes ?
Oui ! On a ça ! A droite, tout droit. Oui, pour les dix chèques, je
préfère que vous appeliez… »
Il est 10 heures 07. Elles ont vidé leur tasse. Sarah Marie
Joëlle dévisage sa montre d’un œil, et moi de l’autre. Oui, elle y arrive. Son
regard oblique me dévisage,
circule autour d la table, de
biais, et me revient. Petite
vieille dame au regard perçant dont la minceur jadis élégante, sans doute,
s’est muée en maigreur noueuse, Son cou
fatigue sous l’argent et le lapis lazuli de deux lourds colliers. Elles s’est installée à ma droite : « Parce que je
n’entends pas bien comprenez vous ? » La deuxième Isabelle - à peine
trentenaire, un peu ronde, un reste d’enfance, un brin de méfiance – s’acharne
sur l’emballage de sa madeleine.
« Il nous manque trois personnes… » Je dis,
histoire de meubler le silence « Nous attendons cinq petites
minutes ? Oui, Nous serons 11…Non, c’est bien onze. Ne vous inquiétez
pas. »
J’ai dessiné un rectangle sur la première page blanche
agrafée. J’ai inscrit les prénoms à mesure qu’elles trouvaient leur place
autour de la table. Je n’aime pas cet instant indécis. Je m’hypnotise sur mon
rectangle. J’esquive les regards braqués sur moi. Je me sers un deuxième café,
en propose un à la ronde. Trot léger, exaspéré, d’une délicate main manucurée
sur le contreplaqué de la table. Eléonore, grande brune fine, aux traits
ciselés, très business woman ouest parisienne et son mac gris hyper slim
attendent. Ils perdent leur temps. Visiblement. « Vous avez un code pour
la connexion ?...heu…je ne crois pas… »
10heures 10 . Et là, forcément, je lève la tête. Je me
pousse en scène. Je plonge. « Bon, nous allons déclarer la séance ouverte.
Voilà… »
Et forcément, là, ça s’agite derrière la porte, ça secoue,
ça tourne en vain la poignée qui résiste. Je me précipite. La dame qui
m’apparaît semble surgie en direct d’un sauna, ou d’un tsunami hyper ciblé.
Elle est imposante, suffoquante, ruisselante, lourd manteau suspendu à un bras, lourd sac à l’autre bras.
Elle occupe tout l’encadrement de la porte. Elle va pleurer, ou s’effondrer, ou
hurler.
« Tout en haut de la rue St Jacques….J’ai marché,
marché…plus d’une demi heure…mal indiqué…vous devriez…Tout en haut de la rue St
Jacques !...Vous devriez signaler…rue du Petit Pont…Vous devriez ! »
Elle articule
-
Je suis désolée…rue du Petit Pont…rue St
Jacques…Je sais, vous n’êtes pas la première…Enfin vous êtes arrivée…Tout va
bien…Nous allions tout juste commencer…Vous êtes ?
-
Non ! Rien ne va ce matin ! malade
toute la nuit ! tellement peur je crois de ne pas pouvoir venir…et là,
cette course…la nausée …je suis désolée ! Pas bien ce matin…tellement eu peur de ne pas…tellement important de venir… »
Elle est toujours plantée dans l’encadrement de la porte.
J’envisage de la tirer par un bras, de demander de l’aide pour la transporter.
Non, ça va aller… Elle inspire et souffle profondément, s’ébranle. Elle met le
cap vers la grande table, très lentement. Je pense à un grand voilier épuisé.
Je n’ose lui proposer ni café ni thé. Qu’elle arrive jusqu’au port, qu’elle se
pose. Là, elle vient de s’affaler à ma gauche, son sac baillant devant elle, le
lourd manteau en vrac sur le dossier de sa chaise. Je croise le regard affolé
de la plus jeune des isabelle. Je suppose qu’elle évalue l’état des troupes et
la moyenne d’âge. Je me sers un troisième café, sans rien demander. Je me dis
juste que cela ne se fait pas, mais nécessité fait loi.
« -Bon…Eh bien nous allons enfin déclarer la séance
ouverte… »
Un galop dans l’escalier d’époque, une ruade véhémente
contre la vieille porte rétive, qui ne résiste plus. Un grand éphèbe frisé
version hirsute surgit. Il éternue sans façon.
« - Scusez moi ! Me suis pas réveillé ! C’est
bien ici l’atelier ?
-
Oui ! Bonjour…Vous êtes ?
-
Camille Z
-
Vous êtes arrivé… Bienvenu, Camille. Installez
vous. Nous allions tout juste… »
Camille s’est déjà engouffré dans l’étroit passage entre le
mur et les dossiers des chaises de ces dames. Il a foncé droit sur la place
vacante, à la droite de la plus jeune des Isabelle.
« Bon…Eh bien je crois que nous allons enfin
pouvoir… »
Camille éternue, renifle, et secoue ses boucles avec l’énergie d’un jeune cheval qui
aurait la crinière brillante, frisée et hirsute. Marie Joëlle - Sarah se noue à
ma droite. Eléonore toussote élégamment. Ma deuxième Isabelle, qui pourrait
être la grand-mère de la première, secoue à son tour sa tête couronnée d’argent
hérissé dru autour de son visage éclaté de rire.
« bon…Eh bien cette fois nous allons… »
Aline B
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