mardi 20 mars 2012

Moments d'atelier: fiction

Claudine Tondreau 
A PROPOS DE S.

Un cas

S. est écrivain. Elle a publié deux romans. Elle vit à Singapour, en Belgique et à Paris. Elle vient de manière irrégulière à l’atelier d’écriture, car elle est souvent en voyage. Elle se désole de ne pas trouver d’éditeur pour son dernier manuscrit, lequel a pour sujet la violence au sein du couple.
Nous dînons souvent ensemble après l’atelier, toujours dans des restaurants asiatiques, et elle se plaint : de ne plus trouver d’éditeur, des colères de son troisième mari, de ses enfants. Puis elle s’excuse de se plaindre et de ne parler que d’elle-même.
Je ne sais que penser de S. La première fois que je l’ai vue, elle m’a impressionnée : sa voix profonde, lente et creusée, sa présence physique très féminine, une épaule dénudée sous les châles, la grâce désordonnée de la chevelure échappant aux peignes, la large bouche teintée de rouge.
Peu à peu ma perception a changé. Elle arrive toujours en retard à l’atelier, quand la séance est engagée et que chaque participant se concentre dans un silence monacal. Elle jette son trousseau de clés sur la table, déballe ses affaire, puis se met à écrire en lançant des traits de plumes à l’encre turquoise dans un très grand cahier qui, ouvert, occupe beaucoup de place. Son stylo gratte, grignote, fait un chahut de rongeur dans une boîte de Corn Flakes. Puis elle tourne la page en pinçant un coin de la feuille et la rabat comme si elle envoyait une gifle - schlaaa… schlaaa… - d’une manière fort distrayante, car chacun guette le moment où la page va se déchirer. Plus tard, elle fouille dans son sac, extrait un encrier dont le couvercle grince en se dévissant puis en se revissant (saviez-vous que cela fait tant de bruit ?) Et elle reprend son gratte-gratte, schlaaa… schlaaa…
Sans doute y a-t-il un vide faisant caisse de résonnance sous le plancher en bois du local, car lorsque S. se lève pour chercher une boisson, ses pas tonnent comme les  sabots d’un cheval que l’on aurait mené sur une scène de théâtre. Ce moment est le pire. 
Elle m’a offert un de ses romans. Je l’ai beaucoup aimé. Il s’agit de l’exploration de l’âme d’un vieillard égoïste et ténébreux, qui s’humanise au contact d’un enfant primesautier. Le dernier texte qu’elle m’a donné à lire évoque un voyage au Cambodge, où des Européens se sentent coupables devant la misère d’une petite fille dans la rue.  Je me demande si le manuscrit pour lequel elle ne trouve pas d’éditeur est de la même veine.
Bien qu’elle soit avide de commentaires sur ce qu’elle écrit, je n’ai pas le courage de lui parler de la petite Cambodgienne qui, en quelque sorte, meurt deux fois, dans la réalité et dans son texte. Je n’ose lui dire ce que j’en pense, tant S. possède  à la fois la force du cheval entrant en scène et une grande incertitude quant à son talent, ce qu’elle m’avoue douloureusement durant nos repas asiatiques. S. m’apparaît tout compte fait très malheureuse.
J’en étais à ce point-là de mes réflexions quelques minutes avant le début du dernier atelier, quand un grand charivari se fit entendre. Quelqu’un avait poussé la porte extérieure et l’on tentait de forcer l’accès au sas qui séparait notre local de la parfumerie adjacente. Habituellement, les participants appuient sur le bouton de la sonnette, et l’on active, de l’intérieur, le mécanisme d’ouverture. Mais ce client-là semble bien pressé ! Finalement, la porte s’ouvre et se présente, bien au-dessus de nous, une tête brune de jument, au regard sombre et brillant, à demi caché par la crinière. Les naseaux palpitants envoient un souffle chaud qui emplit le passage. Nous comprenons immédiatement qu’il s’agit de S. Nous sommes honorés d’une telle transformation, car jamais un cheval n’a assisté à l’atelier. Pour une fois, S. est à l’heure. Il y a de quoi s’en réjouir, et je la remercie – je suis tout de même son amie - d’une caresse sur le museau. On arrange ensuite le mobilier, afin de lui ménager de la place, la priant de patienter quelque peu avant de s’introduire jusqu’au garrot dans la pièce. Les tables sont repoussées dans un coin, et nous nous y asseyons, étant donné que nous avons empilé toutes les chaises dans la cuisine.  Il y avait de quoi redouter la réaction des participants : n’allaient-ils pas être effrayés ou rebutés par ce cheval qui prenait tant d’espace ?
Les choses se passèrent le plus simplement du monde. Personne ne fit de commentaire sur la métamorphose de S. Chacun s’installa comme il put et se mit à écrire, ainsi qu’habituellement, bien qu’il fallût poser les cahiers sur les genoux. Quant à S., elle ne broncha pas, se contentant de nous contempler de ses yeux doux et humides, et il me sembla qu’elle voulait se faire oublier. A peine si, à certains moments, voyions-nous la peau de son flanc secouée d’un spasme bref, ainsi que font les chevaux  pour détendre un muscle ou chasser les mouches. Nous n’avions plus à entendre l’odieux grincement du couvercle de l’encrier se dévissant, ni le schlaaa… schlaaa… cinglant des pages, qui nous énervaient tant.  S. avait trouvé la forme qui convenait à tous et jamais atelier ne fut plus paisible.

Claudine TONDREAU

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