A PROPOS DE S.
Un cas
S. est
écrivain. Elle a publié deux romans. Elle vit à Singapour, en Belgique et à
Paris. Elle vient de manière irrégulière à l’atelier d’écriture, car elle est
souvent en voyage. Elle se désole de ne pas trouver d’éditeur pour son dernier
manuscrit, lequel a pour sujet la violence au sein du couple.
Nous dînons souvent
ensemble après l’atelier, toujours dans des restaurants asiatiques, et elle se
plaint : de ne plus trouver d’éditeur, des colères de son troisième mari,
de ses enfants. Puis elle s’excuse de se plaindre et de ne parler que
d’elle-même.
Je ne sais que
penser de S. La première fois que je l’ai vue, elle m’a impressionnée : sa
voix profonde, lente et creusée, sa présence physique très féminine, une épaule
dénudée sous les châles, la grâce désordonnée de la chevelure échappant aux
peignes, la large bouche teintée de rouge.
Peu à peu ma
perception a changé. Elle arrive toujours en retard à l’atelier, quand la
séance est engagée et que chaque participant se concentre dans un silence
monacal. Elle jette son trousseau de clés sur la table, déballe ses affaire,
puis se met à écrire en lançant des traits de plumes à l’encre turquoise dans
un très grand cahier qui, ouvert, occupe beaucoup de place. Son stylo gratte,
grignote, fait un chahut de rongeur dans une boîte de Corn Flakes. Puis elle
tourne la page en pinçant un coin de la feuille et la rabat comme si elle
envoyait une gifle - schlaaa… schlaaa… - d’une manière fort
distrayante, car chacun guette le moment où la page va se déchirer. Plus tard,
elle fouille dans son sac, extrait un encrier dont le couvercle grince en se
dévissant puis en se revissant (saviez-vous que cela fait tant de bruit ?)
Et elle reprend son gratte-gratte, schlaaa… schlaaa…
Sans doute y
a-t-il un vide faisant caisse de résonnance sous le plancher en bois du local,
car lorsque S. se lève pour chercher une boisson, ses pas tonnent comme
les sabots d’un cheval que l’on
aurait mené sur une scène de théâtre. Ce moment est le pire.
Elle m’a
offert un de ses romans. Je l’ai beaucoup aimé. Il s’agit de l’exploration de
l’âme d’un vieillard égoïste et ténébreux, qui s’humanise au contact d’un
enfant primesautier. Le dernier texte qu’elle m’a donné à lire évoque un voyage
au Cambodge, où des Européens se sentent coupables devant la misère d’une
petite fille dans la rue. Je me
demande si le manuscrit pour lequel elle ne trouve pas d’éditeur est de la même
veine.
Bien qu’elle
soit avide de commentaires sur ce qu’elle écrit, je n’ai pas le courage de lui
parler de la petite Cambodgienne qui, en quelque sorte, meurt deux fois, dans
la réalité et dans son texte. Je n’ose lui dire ce que j’en pense, tant S.
possède à la fois la force du
cheval entrant en scène et une grande incertitude quant à son talent, ce qu’elle
m’avoue douloureusement durant nos repas asiatiques. S. m’apparaît tout compte
fait très malheureuse.
J’en étais à
ce point-là de mes réflexions quelques minutes avant le début du dernier
atelier, quand un grand charivari se fit entendre. Quelqu’un avait poussé la
porte extérieure et l’on tentait de forcer l’accès au sas qui séparait notre
local de la parfumerie adjacente. Habituellement, les participants appuient sur
le bouton de la sonnette, et l’on active, de l’intérieur, le mécanisme
d’ouverture. Mais ce client-là semble bien pressé ! Finalement, la porte
s’ouvre et se présente, bien au-dessus de nous, une tête brune de jument, au
regard sombre et brillant, à demi caché par la crinière. Les naseaux palpitants
envoient un souffle chaud qui emplit le passage. Nous comprenons immédiatement
qu’il s’agit de S. Nous sommes honorés d’une telle transformation, car jamais
un cheval n’a assisté à l’atelier. Pour une fois, S. est à l’heure. Il y a de
quoi s’en réjouir, et je la remercie – je suis tout de même son amie - d’une
caresse sur le museau. On arrange ensuite le mobilier, afin de lui ménager de
la place, la priant de patienter quelque peu avant de s’introduire jusqu’au
garrot dans la pièce. Les tables sont repoussées dans un coin, et nous nous y
asseyons, étant donné que nous avons empilé toutes les chaises dans la
cuisine. Il y avait de quoi
redouter la réaction des participants : n’allaient-ils pas être effrayés
ou rebutés par ce cheval qui prenait tant d’espace ?
Les choses se
passèrent le plus simplement du monde. Personne ne fit de commentaire sur la
métamorphose de S. Chacun s’installa comme il put et se mit à écrire, ainsi qu’habituellement,
bien qu’il fallût poser les cahiers sur les genoux. Quant à S., elle ne broncha
pas, se contentant de nous contempler de ses yeux doux et humides, et il me
sembla qu’elle voulait se faire oublier. A peine si, à certains moments,
voyions-nous la peau de son flanc secouée d’un spasme bref, ainsi que font les
chevaux pour détendre un muscle ou
chasser les mouches. Nous n’avions plus à entendre l’odieux grincement du
couvercle de l’encrier se dévissant, ni le schlaaa… schlaaa… cinglant des
pages, qui nous énervaient tant.
S. avait trouvé la forme qui convenait à tous et jamais atelier ne fut
plus paisible.
Claudine
TONDREAU
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