Claire Blanchard
Je suis là, dans « la grotte »,
c’est ainsi que je nomme depuis toujours la salle du rez-de-chaussée du 7 rue
Saint Jacques. Je suis assise à la place du bout, à mon tour. C’est octobre,
mercredi soir, la première séance de mon premier atelier régulier. De ma vie. Je suis prête, préparée en tous cas.
Un temps
infini à mettre au point ces trois heures-là, consciente de leur
importance : donner le ton, donner le cadre, apporter de la sécurité,
ouvrir des possibles, que chacun se sente à sa place. Je suis tendue, oui, mais
une bonne tension, une tension de première fois
Je suis arrivée de bonne heure, j’ai mis en
place papier, café, tasses, que ces petites choses importantes soient réglées
au plus tôt, ne m’encombrent pas. Maintenant je les attends.
Ils arrivent à peu près tous en même temps,
les dix. Je me dis : la chance du débutant, ça n’arrivera plus ! Je
n’ai donc pas à répéter dix fois « il y a du café, et aussi du thé, et les
toilettes sont près de la porte », pour meubler tant bien que mal les
arrivées échelonnées auxquelles je m’attendais. Ils entrent. Des regards, des
mains serrées, des prénoms que je voudrais retenir immédiatement.
La première, Gisèle, je crois. Un bon
sourire, des yeux clairs. Antoine ensuite, chapeau noir, un air de grand
seigneur, Le Monde à la main. Puis Linda, souris brune qui me dit en un souffle
« je vous ai choisie ». Arrive ensuite Delphine, de la jeunesse et du
vent frais quand elle passe la porte. Puis Anne-Marie, inquiète, demandant si
c’est bien là, si c’est bien l’heure, si elle est bien inscrite. Qui d’autre
après ? Chantal, des mots, plein de mots, qui disent la place à prendre,
vite, et une de choix. Puis Cyril, tranquille, le sandwich à la main,
visiblement content d’être arrivé et de s’asseoir. Claude, un sourire franc et
des yeux de chat malicieux. Enfin Marie, très grande, élégante, pliant avec
grâce ses genoux pour passer sous le petit porche qui sépare les deux pièces.
Qui ai-je oublié ? Ah oui, Marion, les joues rouges, les yeux en points
d’interrogation.
Très vite, ils sont assis, autour de la
table, cahiers, feuilles et stylos en place, prêts eux aussi. Je pense à une
tablée, des oiseaux affamés qui attendent le repas.
Je parle, explique, pose, présente, initie un
tour de table où chacun dit ce que c’est qu’être là ce soir. Je suis touchée,
qu’ils se livrent ainsi : leurs souhaits, leurs difficultés, leurs attentes
grosses comme ça. Je suis touchée : oui, ils en veulent, ces dix-là, à
venir ainsi, à cette heure, après le travail, après le bus ou le métro, pour se
frotter à leur écriture, à leurs doutes, à leurs désirs, à leurs démons. Je les
trouve beaux et courageux.
J’amène la proposition d’écriture. Des
lectures, des mises en bouche. Je déroule, je nourris, je sens qu’ils me
suivent. Puis vient le moment d’écrire. Et là, comme une évidence, ils prennent
leur stylo. Et là, comme un seul homme, ils se mettent à écrire. A
écrire ! Tous ! Autour de moi, dix jets d’écriture subitement
déclenchés ! Je me dis : c’est magique ! Ils écrivent et j’y suis
pour quelque chose ! Je les contemple avec émerveillement. Cyril et son
carnet noir, Claude qui prend les feuilles à l’horizontal, Chantal qui ne met
que vingt mots sur une page, Linda qui écrit si petit qu’on se demande comment
elle peut se relire. Je fais mon regard léger. Surtout ne pas les arrêter, ne
pas les effrayer. J’ai envie de les remercier, de se jeter ainsi sur le papier,
avec tant d’engagement, de confiance. Je capte une énergie vive qui vient
d’eux, c’est bon, je ne bouge pas d’un cil. J’ai franchi la première étape mais
je sens que ce n’est pas le moment de mollir, de m’attendrir, car le plus
déterminant est à venir : les lectures ! Alors je bois du thé, je
rassemble mes forces.
Après la pause, je les retrouve autour de la
table, en suspens. De nouveau, il me vient l’image des oisillons, le bec
ouvert, en demande, et en même temps si prêts à s’envoler.
Un instant j’ai peur – ne pas être à la
hauteur – mais ça passe. Ils lisent, les mots galopent, je ne les lâche pas,
tous les sens en éveil, je note des bribes. Et après, ça vient tout seul, j’ai
à dire.
Car ils sont là, derrière moi, j’entends
leurs voix. Claire, Olivier, Catherine, Nicole, Françoise, Jean-François,
Philippe, Alain, tous mes maîtres aléphiens, tous ceux qui étaient à « la
place du bout » avant moi, quand moi j’étais autour de la table, parmi les
dix ou douze oisillons. Tous ceux qui m’ont donné confiance, m’ont montré les
cailloux sur lesquels poser mes pieds pour ne pas tomber dans la rivière, puis
m’ont donné, au fil des ans, l’élan, le goût et le droit d’être aujourd’hui à
cette place, à mon tour.
Ils sont là et ils me guident, me
conseillent. J’ai intégré leurs mots, leurs gestes, leurs sourires. Je les ai
faits miens. Aujourd’hui, je suis devenue celle qui accompagne sur le chemin.
Je me sens à ma place. C’est à la fois vif et doux.
Pour autant, je sais qu’un jour, bientôt
peut-être, dans ce groupe aujourd’hui lumineux, viendra le temps des ombres,
des grincements et des doutes. Je le sais, je m’y attends. Mais à ce moment
précis, qu’importe. Ce soir je savoure. C’est le meilleur qui m’est donné, je
le prends.
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