mardi 20 mars 2012

La première séance


Claire Blanchard
Je suis là, dans « la grotte », c’est ainsi que je nomme depuis toujours la salle du rez-de-chaussée du 7 rue Saint Jacques. Je suis assise à la place du bout, à mon tour. C’est octobre, mercredi soir, la première séance de mon premier atelier régulier. De ma vie. Je suis prête, préparée en tous cas.
Un temps infini à mettre au point ces trois heures-là, consciente de leur importance : donner le ton, donner le cadre, apporter de la sécurité, ouvrir des possibles, que chacun se sente à sa place. Je suis tendue, oui, mais une bonne tension, une tension de première fois
Je suis arrivée de bonne heure, j’ai mis en place papier, café, tasses, que ces petites choses importantes soient réglées au plus tôt, ne m’encombrent pas. Maintenant je les attends.
Ils arrivent à peu près tous en même temps, les dix. Je me dis : la chance du débutant, ça n’arrivera plus ! Je n’ai donc pas à répéter dix fois « il y a du café, et aussi du thé, et les toilettes sont près de la porte », pour meubler tant bien que mal les arrivées échelonnées auxquelles je m’attendais. Ils entrent. Des regards, des mains serrées, des prénoms que je voudrais retenir immédiatement.
La première, Gisèle, je crois. Un bon sourire, des yeux clairs. Antoine ensuite, chapeau noir, un air de grand seigneur, Le Monde à la main. Puis Linda, souris brune qui me dit en un souffle « je vous ai choisie ». Arrive ensuite Delphine, de la jeunesse et du vent frais quand elle passe la porte. Puis Anne-Marie, inquiète, demandant si c’est bien là, si c’est bien l’heure, si elle est bien inscrite. Qui d’autre après ? Chantal, des mots, plein de mots, qui disent la place à prendre, vite, et une de choix. Puis Cyril, tranquille, le sandwich à la main, visiblement content d’être arrivé et de s’asseoir. Claude, un sourire franc et des yeux de chat malicieux. Enfin Marie, très grande, élégante, pliant avec grâce ses genoux pour passer sous le petit porche qui sépare les deux pièces. Qui ai-je oublié ? Ah oui, Marion, les joues rouges, les yeux en points d’interrogation.

Très vite, ils sont assis, autour de la table, cahiers, feuilles et stylos en place, prêts eux aussi. Je pense à une tablée, des oiseaux affamés qui attendent le repas.
Je parle, explique, pose, présente, initie un tour de table où chacun dit ce que c’est qu’être là ce soir. Je suis touchée, qu’ils se livrent ainsi : leurs souhaits, leurs difficultés, leurs attentes grosses comme ça. Je suis touchée : oui, ils en veulent, ces dix-là, à venir ainsi, à cette heure, après le travail, après le bus ou le métro, pour se frotter à leur écriture, à leurs doutes, à leurs désirs, à leurs démons. Je les trouve beaux et courageux.

J’amène la proposition d’écriture. Des lectures, des mises en bouche. Je déroule, je nourris, je sens qu’ils me suivent. Puis vient le moment d’écrire. Et là, comme une évidence, ils prennent leur stylo. Et là, comme un seul homme, ils se mettent à écrire. A écrire ! Tous ! Autour de moi, dix jets d’écriture subitement déclenchés ! Je me dis : c’est magique ! Ils écrivent et j’y suis pour quelque chose ! Je les contemple avec émerveillement. Cyril et son carnet noir, Claude qui prend les feuilles à l’horizontal, Chantal qui ne met que vingt mots sur une page, Linda qui écrit si petit qu’on se demande comment elle peut se relire. Je fais mon regard léger. Surtout ne pas les arrêter, ne pas les effrayer. J’ai envie de les remercier, de se jeter ainsi sur le papier, avec tant d’engagement, de confiance. Je capte une énergie vive qui vient d’eux, c’est bon, je ne bouge pas d’un cil. J’ai franchi la première étape mais je sens que ce n’est pas le moment de mollir, de m’attendrir, car le plus déterminant est à venir : les lectures ! Alors je bois du thé, je rassemble mes forces.

Après la pause, je les retrouve autour de la table, en suspens. De nouveau, il me vient l’image des oisillons, le bec ouvert, en demande, et en même temps si prêts à s’envoler.
Un instant j’ai peur – ne pas être à la hauteur – mais ça passe. Ils lisent, les mots galopent, je ne les lâche pas, tous les sens en éveil, je note des bribes. Et après, ça vient tout seul, j’ai à dire.
Car ils sont là, derrière moi, j’entends leurs voix. Claire, Olivier, Catherine, Nicole, Françoise, Jean-François, Philippe, Alain, tous mes maîtres aléphiens, tous ceux qui étaient à « la place du bout » avant moi, quand moi j’étais autour de la table, parmi les dix ou douze oisillons. Tous ceux qui m’ont donné confiance, m’ont montré les cailloux sur lesquels poser mes pieds pour ne pas tomber dans la rivière, puis m’ont donné, au fil des ans, l’élan, le goût et le droit d’être aujourd’hui à cette place, à mon tour.
Ils sont là et ils me guident, me conseillent. J’ai intégré leurs mots, leurs gestes, leurs sourires. Je les ai faits miens. Aujourd’hui, je suis devenue celle qui accompagne sur le chemin. Je me sens à ma place. C’est à la fois vif et doux.
Pour autant, je sais qu’un jour, bientôt peut-être, dans ce groupe aujourd’hui lumineux, viendra le temps des ombres, des grincements et des doutes. Je le sais, je m’y attends. Mais à ce moment précis, qu’importe. Ce soir je savoure. C’est le meilleur qui m’est donné, je le prends.

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